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Les singes font la grimace

 
Dans cette région secouée par les conflits, les forêts sont mises à mal et le braconnage va bon train. A côté des Etats, organisations internationales et associations se mobilisent pour venir au secours de nos cousins.

Ce jour là, il pleut. Une de ces pluies fines qui vous transperce de part en part et vous glace au bout de quelques d’heures. Au loin, les monts Karisimbi, Mikeno et Visoke semblent englués dans la brume, celle-là même qui a rendu célèbre une poignée de gorilles au pelage bleuté. Ces derniers ont trouvé refuge au sein de lambeaux d’une forêt montagneuse, ayant résisté aux assauts d’une agriculture motivée par une expansion démographique dans ce pays mouchoir de poche qu’est le Rwanda. Escortés d’une demi-douzaine de gardes bardés de pistolets mitrailleurs, fusils d’assaut et autres grenades, nous gravissons tant bien que mal les flancs du parc national des volcans sur un chemin devenu boueux et gluant. Impossible de ne pas penser à l’histoire mouvementée, imbibée du sang de nombreux massacres et génocides, de cette partie du monde, alors que nous rejoignons notre point de rendez-vous gorillesque. L’Afrique centrale, c’est un paradoxe. Le paradis d’une biodiversité luxuriante d’un côté, l’enfer d’une région torturée par les hommes de l’autre. Des grands lacs au bassin du Congo, l’histoire se répète et s’entremêle. La paix n’existe que sporadiquement et encore, les tensions entre pays ou entre ethnies d’un même pays, sont souvent palpables, et la moindre anicroche peut se transformer en détonateur d’un nouveau massacre, d’une nouvelle guerre. Pourtant, c’est ici, au cœur du continent africain que se trouve le troisième massif de forêt équatorial de la planète. Un immense océan de chlorophylle à perte de vue. Des côtes Atlantiques à l’est jusqu’aux montagnes bordant le lac Albert à l’est, ce sont 230 millions d’hectares, partagés entre six pays : le Cameroun, la guinée Equatoriale, le Gabon, la Centrafrique, le Congo et la RDC. Ourlant cette étendue émeraude, la région des grands lacs à l’est et les montagnes granitiques de Gotel et de Mambila à l’ouest, faisant office de frontière avec le Nigéria. Dans ces forêts vivent un grand nombre d’espèces, pour certaines endémiques, parmi lesquelles on trouve les trois grands singes africains, bonobos, gorilles et chimpanzés ainsi que de nombreux autres primates tels les drills, les mandrills et autres cercopithèques, mangabeys et colobes, dont le nombre d’espèces inféodées à cette partie du monde avoisine la trentaine. C’est aussi le lieu de vie d’autres animaux plus étonnants et rares les uns que les autres comme l’okapi, le scarabée goliath, le crocodile nain ou l’éléphant de forêt, devenu depuis peu une espèce à part entière.

La forêt disparait, les singes aussi

Rendus célèbres par le travail et le dévouement de Dian Fossey, les gorilles de montagne sont les plus emblématiques des habitants de cette région, mais aussi certainement les plus fragiles ; de ces espèces dont la survie ne tient plus qu’à un fil. Malheureusement, leur situation est loin de faire exception en Afrique centrale, et de nombreuses autres espèces sont menacées de disparition. De par leur faible taux de reproduction et leur intervalle entre deux naissances élevé, les grands singes sont les plus touchés. Les bonobos, confinés à une enclave de forêt inondée lovée entre le fleuve Congo au nord et la rivière Kasaï au sud, étaient environ 100 000 dans les années 1980 et ne seraient aujourd’hui plus que 10 à 20 000. Les populations de chimpanzés et de gorilles de plaine ont également, dramatiquement chuté ces dernières décennies, le virus Ebola ayant participé au déclin en emportant dernièrement, dans certaines régions du bassin du Congo, parfois jusqu’à 90% des populations d’une même zone. Aujourd’hui, il ne subsisterait qu’entre 320 000 et 150 000 chimpanzés contre plus d’un million dans les années 1960 et moins de 100 000 gorilles de plaine, dont 720 gorilles de montagne. Particulièrement affectés également, mais nettement moins médiatisés, sont les drills et mandrills, deux espèces de babouins de forêt très proches, dont la première vit uniquement dans la région frontalière entre le Nigeria et le Cameroun et figure tristement dans le top 5 des espèces de primates les plus menacées d’Afrique. Toutes ces espèces de primates souffrent par la perte progressive de leur habitat : environ 1,3 millions d’hectares disparaissent sous les tronçonneuses chaque année dans le bassin du Congo. Le secteur forestier représente, pour cette région, 5 à 13 % du PIB et environ 10 % du commerce extérieur des pays concernés. En République de Centrafrique par exemple, la moitié des exportations sont constituées par le bois. Si les grandes compagnies forestières européennes sont implantées ici depuis des années, elles sont aujourd’hui rejointes par des exploitants malais et chinois, qui procèdent par coupes à blanc et arrivent à obtenir des concessions dans des zones pourtant réglementées et pour des durée qui normalement ne sont pas autorisées par les plans forestiers des pays en question. Au Congo par exemple, ces concessions forestières « s’achètent » via un système de troc et dessous de table. Un aéroport flambant neuf contre un certain nombre d’hectares dans une zone intéressante ! Deuxième menace pesant sur la survie de ces espèces : le braconnage et le trafic de viande de brousse, devenu très lucratif, puisque en ville, cette viande est devenue, pour une certaine élite, un produit de luxe. Si la chasse de subsistance a toujours eu cours dans des villages forestiers, ces prélèvements ponctuels ne mettent pas la faune en danger. A l’inverse, le braconnage commercial, relativement récent, dépeuple de manière dramatique le bassin du Congo et les autres régions de sa faune. Dans le parc national des plateaux Batéké, au Gabon, ce sont souvent « de jeunes braconniers gabonais qui sont commandités et financés par des notables Batéké vivant en ville. Ils utilisent des armes légères de guerre tels que des Kalashnikov et aussi pour certains, des véhicules 4x4, la nuit, aveuglant avec les phares les animaux, ainsi plus facile à tirer » explique Romain Calaque, directeur de projet pour le parc. « Le problème est intimement lié à la situation politique et économique de cette région d’Afrique centrale » note Caroline Tutin, chercheuse spécialiste des gorilles de plaine. « avec les guerres civiles, puis les récessions économiques qui s’en suivent, le chômage dans les villes a fortement augmenté et les gens retournent dans leur village. Là, ils se tournent vers le braconnage commercial, par nécessité et parce les demandes de viande de brousse pour la ville affluent. ».

La protection se monnaie

Depuis quelques années cependant, la biodiversité est devenue une priorité pour certains pays comme le Gabon ou, plus récemment le Congo qui a annoncé, fin septembre 2006, la création de deux nouvelles réserves naturelles. Des crédits américains et européens affluent depuis 2002, et ce sujet a enfin rejoint d’autres thèmes brûlants d’actualité. Un engouement qui, cependant, cache d’autres considérations, beaucoup plus matérielles. Revenons en arrière. Nous sommes en 2002, année du sommet de Johannesburg. La situation environnementale est critique dans le bassin du Congo et, sous la pression d’ONGs, un partenariat pour la préservation des forêts du bassin du Congo est initié, sous l’impulsion des Etats Unis, qui donnera naissance, en 2004, à une commission des forêts d’Afrique centrale, la COMIFAC. Suite à la mise en place du partenariat, Colin Powell s’est rendu au Congo pour une réunion avec des ONGs et des gouvernants de la région. Là, le Gabon propose alors au secrétaire d’état américain un marché : il offre à l’humanité 10% de ses forêts intactes en échange de l’annulation à court terme de la dette de son pays, et quelques millions de dollars en dons. Le président gabonais charge alors un cabinet de lobbying de Washington de monter un projet de réseau de parcs nationaux qui représenteraient ces fameux 10%, projet qui a été adopté avec la création officielle de 13 nouveaux parcs nationaux au Gabon en août 2002. « Un projet très important pour le pays » note Caroline Tutin, « l’aboutissement d’un long processus dans le but de protéger toutes les espèces emblématiques du Gabon mais aussi tous les écosystèmes. » Une bonne nouvelle, donc, pour la biodiversité, pour les grands singes et autres primates qui vivent au sein de ces parcs. Certes, mais il ne faut pas se leurrer : ce deal avait en réalité pour but, d’un côté de récolter des dollars, de l’autre d’obtenir pour les Etats Unis très demandeurs, une facilité d’accès aux ressources naturelles de ces pays d’Afrique centrale, pétrole en tête. Pour l’instant, ces zones nouvellement crées, qualifiées parfois de « parcs de papier », ont encore beaucoup de chemin à faire, comme le montre une agression récente dans le parc national de Loango. Le gouvernement a, en effet, malgré son précédent engagement vis à vis de la protection de la biodiversité, signé un contrat d’exploitation minière avec une compagnie chinoise d’hydrocarbures qui a débuté ses prospections à l’intérieur du parc, non sans dégâts pour l’écosystème forestier. Et, comme l’explique Romain Calaque, « Les parcs du Gabon sont promis à un grand avenir ; mais malheureusement nous savons aussi que ces outils ne sont pas suffisants pour garantir la survie des gorilles, chimpanzés, éléphants et le maintien de la biodiversité en général ». Une situation généralisable à tous les pays d’Afrique centrale ou presque.

Associations de bienfaiteurs

En dehors de ces programmes d’envergure, gérés au niveau national voire international, de nombreuses autres initiatives, certes beaucoup plus confidentielles, ont depuis plusieurs années, vu le jour. Ce sont souvent des bénévoles regroupés en associations qui, ont décidé de lutter corps et âme pour la survie d’une portion de forêt ou pour la sauvegarde d’une espèce. C’est certainement dans ces micro-projets que se situe l’avenir des primates en Afrique centrale. Ces projets ont besoin de moyens bien moindres que ceux d’un parc national. Ils sont, en outre, relativement indépendants et obtiennent des résultats souvent étonnants et des plus encourageants. Beaucoup ont décidé de lutter contre le braconnage, comme Lola Ya Bonobo, Pandrillus, Help, Tchimpounga ou le projet de protection des gorilles (PPG)... et ils recueillent des bébés singes orphelins, vendus sur les marchés ou détenus par des particuliers, qui les avaient achetés comme animaux de compagnie - une pratique totalement illégale car toutes ces espèces sont protégées par des lois nationales qui en interdisent la capture et la détention -. Chacun de ces sanctuaires tente de redonner à ces primates le goût à la vie, avant, éventuellement, de les réintroduire dans leur milieu d’origine. Une étape loin d’être évidente car il faut trouver un site adéquat, où le braconnage a été éradiqué et, où la composition floristique de la forêt permettra de subvenir aux besoins alimentaires des singes réintroduits, sans pour autant nuire aux autres espèces déjà présentes à l’état sauvage. Expert en la matière, le projet Help au Congo a tracé le chemin, en réintroduisant une quarantaine de chimpanzés. Mais ces projets sont fort onéreux et, dans des pays en proie à une agitation politique constante, ils sont parfois remis en cause, ou reportés. Les drills du projet Pandrillus de Liza Gadsby et Peter Jenkins, installé au Nigeria dans l’état de Cross River à la frontière camerounaise attendent toujours. Des groupes stables sont formés et le site de réintroduction existe, non loin de là, mais il reste truffé de pièges posés sans relâche par les braconniers et rien ne peut aujourd’hui garantir la sécurité des drills dans cette zone. Aujourd’hui, la plupart de ces projets ont également intégré dans leur démarche, un soutien aux populations locales et des programmes visant à les sensibiliser aux problèmes de la déforestation et du braconnage. Lola ya Bonobo en RDC, fait vivre environ 200 maraîchers autour du sanctuaire, ceux-ci fournissant fruits et légumes en abondance et au quotidien pour les bonobos. Peter Mbonzo, responsable du pôle éducatif, sillonne par ailleurs les écoles de Kinshasa pour présenter aux enfants les grands singes et les forêts du bassin du Congo. Une intervention qui sera suivie par une visite au sanctuaire où les écoliers pourront rencontrer les 50 pensionnaires bonobos et constater les ressemblances morphologiques et comportementales de ce grand singe avec notre espèce humaine et toucher du doigt les problèmes éthiques, environnementaux et sanitaires qui se posent à la consommation et à la disparition d’une espèce comme celle-ci. Cette approche éducative qui tient ses promesses puisque d’ores et déjà, plusieures personnes sont venues spontanément confier des bonobos qu’elles avaient acheté - en toute illégalité - ou bien dénoncer la vente d’un bébé singe sur un marché du pays. Au Gabon, le projet de Bakoumba dans le parc de la Lékédi va encore plus loin dans la démarche vis-à-vis des populations locales. Non seulement il réhabilite des chimpanzés issus du braconnage et offre à une colonie de mandrills ayant été utilisés comme cobayes pour l’expérimentation médicale, une retraite bien méritée, mais ils proposent également aux communautés locales des emplois à long terme et des alternatives à la viande de brousse. D’un côté, des cultures de pleurotes qui sont un succès commercial, de l’autre des élevages de potamochères, un cochon forestier sauvage, ainsi que de la pisciculture permettant d’offrir une source de protéines peu onéreuse mais néanmoins appréciée. Par ailleurs, le projet a développé avec succès de l’écotourisme, non seulement à destination des expatriés et occidentaux de passage, mais aussi et surtout pour les Gabonais qui, souvent, n’ont jamais eu l’occasion de voir un chimpanzé ou un mandrill vivant. Si la survie des grands et petits singes d’Afrique centrale tient pour beaucoup à ces initiatives individuelles, il est une autre catégorie de programmes qui peut s’avérer être décisif pour protéger de manière durable ces espèces et leurs milieux de vie : l’écotourisme. En effet, une demande émanant de touristes occidentaux, en mal de nature existe, et rencontrer des grands singes en fait rêver plus d’un. Pour ce qui est des gorilles de montagne, vivant entre le Rwanda, l’Ouganda et la RDC, on peut affirmer qu’ils ont bel et bien été sauvés in-extrémis par l’écotourisme. Aujourd’hui, un ‘permis gorilles’ revient à 375 $, soit 295 euros par personne, pour une heure en compagnie des doux géants herbivores. Ce tourisme vert génère près de 2 millions de dollars de revenus par an dans le parc de Bwindi, en Ouganda et permet l’emploi à temps plein de 95 personnes. En outre, des écoles ont pu être construites ainsi que des dispensaires et autres infrastructures autour du parc. Mais si ceci fonctionne parfaitement au Rwanda et en Ouganda, la situation politique et l’extrême insécurité régnant en RDC ainsi que dans d’autres pays d’Afrique centrale ne permet pas de miser sur l’écotourisme dans un futur proche. Aujourd’hui, plus que jamais, la survie des gorilles, chimpanzés, bonobos, drills, mandrills, et de bien d’autres espèces ne tient qu’à un fil et leur avenir est intimement lié à la politique, non seulement nationale des pays les abritant, mais aussi internationale. Souhaitons que le cri d’alarme lancé pour sauver la biodiversité de cette région du monde soit plus forte que certains intérêts économiques et politiques.

Emmanuelle Grundmann

Article paru dans les Cahiers Nature de Terre Sauvage n°701 - Janv/Fev/Mars 2007

Afrique : le pacte entre l’homme et la nature