|
Plus costaud que le bonobo, les chmpanzés sont aussi les grands singes les plus connus et les plus nombreux. C’est en menant les premières études sur le terrain que Jane Goodall et l’équipe de Toshisada Nishida découvrirent que les chimpanzés, comme les hommes, possédaient des cultures, fabriquaient et utilisaient des outils, chassaient d’autres petits singes et plus troublant encore, partaient en guerre contre des communautés de chimpanzés voisines. Sociaux, les chimpanzés vivent au sein d’un système dit de fission-fusion. La journée, ils se séparent en petits groupes, des mâles partent patrouiller sans relâche aux frontières du territoire tandis que le reste de la communauté cherche à manger dans la forêt : fruits, feuilles, insectes et parfois aussi viande. Ils se rejoignent tous parfois dans un arbre où les fruits sont abondants. Chaque découverte de source de nourriture se fait dans un grand concert de cris, alertant toute la communauté. Les « pant-hoot » résonnent à travers la forêt et sont un élément essentiel de la communication très complexe des chimpanzés. Le soir, chacun construit son nid, une plateforme de branches feuillues entrecroisées, située dans les arbres. Seuls les enfants ne dorment pas seuls, blottis contre leur mère dans un même nid, et ce, jusqu’à l’âge de 5-6 ans.
La hiérarchie est très forte chez les mâles et les stratégies politiques pour arriver au pouvoir sont complexes, impliquant souvent des alliances avec certaines femelles influentes.
Très bricoleurs, les chimpanzés utilisent, fabriquent et inventent de nombreux outils qui sont usités inégalement selon les communautés. A Gombe en Tanzanie, les chimpanzés excellent dans la pêche aux fourmis. Pour atteindre ces petites créatures à la morsure douloureuse, ils fabriquent, en effeuillant une brindille d’une taille choisie, une sonde cane à pêche, introduite dans la fourmilière. Agacés par cet objet intrus, les insectes le mordent de toutes leurs mandibules et sont ensuite délicatement cueillies par le chimpanzé à l’appétit robuste. Ailleurs, ils se confectionnent de petits coussins douillets pour s’asseoir au sec dans le sous-bois détrempé. En Sierra Leone, amateurs des fruits du kapokier au tronc recouvert d’épines acérées, les chimpanzés ne se déplacent pas sans leurs tongs : fabriquées à partir de brindilles coincées sous la plante des pieds ils escaladent sans douleur ces troncs inhospitaliers et vont cueillir les fruits convoités. En Guinée et en Côte d’Ivoire, ils utilisent marteaux et enclumes de pierre ou de bois pour casser des noix, de palme, de coula ou de Panda, un comportement qui ne nécessite pas moins de 10 années d’apprentissage pour le jeune. Plus d’une quarantaine de comportements culturels ont ainsi été recensés chez les chimpanzés à travers l’Afrique du simple usage d’outils aux coutumes et traditions sociales telle que la poignée de main lors d’une séance de grooming ou la danse de la pluie célébrée par les mâles dominants qui, à l’arrivée d’une averse simulent une charge, le poil hérissé, et tapent de toutes leurs forces sur les troncs d’arbres avoisinants en traînant de lourds branchages, le tout dans un concert de cris des plus bruyants.
Mais la liste des comportements étonnants ne s’arrête pas là. Ainsi les chimpanzés chassent d’autres animaux, antilopes ou colobes, des petits singes, pour en consommer la viande. S’ils chassent plutôt chacun pour soi en Afrique de l’Est, en Côte d’Ivoire, en revanche, ils coopèrent pour optimiser leurs chances de capture. Lorsqu’une proie est détectée, le groupe se scinde. Alors que certains grimpent dans l’arbre pourchassant le colobe, d’autres se postent en des lieux stratégiques, prêts à cueillir le petit singe affolé rabattu vers ses bourreaux. La viande, met de choix, est ensuite à l’issue d’un bruyant concert de cris d’excitation et de joie, partagée et distribuée à tous les membres du groupe, même ceux n’ayant pas participé à la chasse.
Découverte et décrite en juillet dernier par le primatologue australien Colin Groves, une nouvelle sous-espèce de chimpanzés est venue agrandir la famille forte de quatre autres membres. Pan troglodytes marungensis, nouvellement baptisé serait le plus petit membre du clan chimpanzé. Localisé en Tanzanie, ce chimpanzé est très bien connu. Si cette sous-espèce bénéficie d’une protection liée à sa médiatisation et aux mesures mises en oeuvre par le pays, la situation s’avère bien différente si on examine les quatre autres sous-espèces.
Les chimpanzés constituent l’une des cibles de la chasse et du commerce de viande de brousse, un produit devenu à la mode dans les zones urbaines, à l’instar du caviar, à destination d’une certaine élite africaine. Les chimpanzés transmettraient à qui les consomme, force et pouvoir magiques, des croyances surtout destinées à faire ouvrir les portefeuilles.
Mais ces changements d’habitudes alimentaires ne constituent pas l’unique cause du déclin des populations de chimpanzés, passées de plus d’un million il y a un siècle à moins de 150 000 très certainement aujourd’hui. La perte d’habitat, le trafic de jeunes primates comme animaux de compagnie ou cadeaux diplomatiques et les épidémies d’Ebola n’ont de cesse de faire chuter les effectifs des diverses populations réparties de la Tanzanie à l’est, jusqu’au Sénégal à l’Ouest.
E. Grundmann