L’affaire débute en novembre 2003. Suite à une enquête menée par les ONG anglo-taïwannaises Monkey World et Pintung Rescue Centre sur le trafic d’orangs-outans à destination de la Thaïlande, le Safari World Park, dans la périphérie de Bangkok est soupçonné d’avoir importé en toute illégalité un grand nombre d’orangs-outans. La police, forte des preuves apportées, perquisitionne le parc et y dénombre 115 orangs-outans dont certains participent à des matchs de boxe mis en scène pour les visiteurs. « Ce scandale est le cas le plus important de contrebande d’orangs-outans à ce jour » explique Willie Smits directeur de la fondation BOS , luttant depuis 1991 contre le trafic de ces grands singes roux. « Il faut que cette affaire réveille les consciences des gouvernements afin qu’ils s’attaquent de front au trafic de la faune sauvage sévissant en Thaïlande. »
Malheureusement la suite du ‘scandale des 115’ ne fait que confirmer le manque de volonté, l’apathie et l’inertie du gouvernement thaïlandais face au trafic et à cette affaire en particulier. La police doit confisquer les orangs-outans afin de mener à bien des tests d’ADN pour déterminer leur origine mais le parc s’y oppose. L’analyse de l’ADN permettrait d’établir avec précision si ces orangs-outans sont bien nés au Safari Park comme l’affirme Pin Kiewkacha, le directeur du zoo. Selon lui, tout ce petit monde est simplement issu de la reproduction de 14 individus qu’il avait acquis il y a douze ans (il ne précise d’ailleurs pas comment il a obtenu ces 14 premiers primates !). Faisons un rapide calcul : en admettant qu’il y ait eu 1 mâle pour 13 femelles, tous en âge de se reproduire, et que ce mâle ait fécondé toutes les femelles, puis que celles-ci aient eu un jeune tous les 4 à 5 ans intervalle minimum entre deux naissances observé en zoo, nous n’arrivons qu’à un total de 31 à 39 individus. Nous sommes donc bien loin des 101 individus que voudrait l’allégation de Pin Kiewkacha. Le Safari Park ment et a donc très certainement violé la convention de la CITES (à laquelle adhère la Thaïlande). L’orang-outan, espèce très menacée est classée en annexe I de la convention de la Cites depuis 1975. Malheureusement, le trafic bat son plein, afin d’alimenter un douteux commerce d’animaux de compagnie ou de bébés de substitution à destination principalement des pays d’Asie du sud-est.
L’affaire traîne et il faut attendre la fin juillet 2004 pour qu’une nouvelle perquisition, sous la pression des ONG ait lieu afin de procéder à la saisie physique des 115 orangs-outans clandestins. Mais là, surprise ! 46 des 115 ‘sans papiers’ ont disparus et personne ne donne d’explications. Un peu plus tard, le personnel du parc explique que ces orangs-outans sont tous morts prétendument de pneumonie, liée à une saison des pluies précoce. Tous auraient été incinérés d’où l’absence de traces. Devant l’étrangeté de l’affaire, les ONG persistent et affirment que cette histoire a été fabriquée de toute pièce afin de dissimuler le déplacement de ces animaux. Quelques jours plus tard, 36 des 46 disparus sont retrouvés dans un coin du parc, enfermés dans des cages si exiguës que certains ne peuvent même pas se lever. Smits et les représentants de Monkey World découvrent avec horreur des juvéniles dans un état sanitaire déplorable, l’un d’eux est retenu par un pied à une chaîne métallique si courte qu’il ne peut le poser au sol.
Le directeur du parc, Pin Kiewkacha, est finalement mis en examen pour importation illégale d’animaux menacés. Il risque 10 années de prison et de très lourdes amendes. Cependant il continue à plaider non coupable prétextant un immense malentendu. Depuis fin Août, les ONG et la police attendent l’accord du département des parcs nationaux et de la faune sauvage (DPN) afin de pouvoir transférer les orangs-outans vers un sanctuaire décent. Trois individus sur les 106 restants sont déjà décédés entre-temps et la DPN ne montre toujours aucune volonté pour aider les orangs-outans toujours détenus dans des conditions déplorables au Safari World Park. Mais le pire scandale est encore à venir lorsque le 9 septembre, trois semaines avant l’ouverture de la 13ème réunion des parties de la CITES, le directeur général du DPN annonce qu’il décide d’abandonner toutes les poursuites contre Pin Kiewkacha, propriétaire du Safari Park. Ce qui devait s’annoncer comme un victoire symbolique contre le trafic d’animaux sauvage tourne à l’échec cuisant. Mais cette défaite jette la lumière sur ce commerce illégal florissant, le troisième en terme de valeur monétaire à l’échelle mondiale après la drogue et les armes. Après ce retournement de position de la direction des parcs nationaux comment ne pas croire que la corruption s’est infiltrée jusqu’aux plus profond des institutions thaïlandaises ?
Les preuves de l’importation de jeunes orangs-outans en Thaïlande, un des pays les plus friands de ces singes (ils sont exposés devant les vitrine des magasins ou des bordels afin d’attirer le touriste en mal d’exotisme), existent et sont pléthore. Comment aujourd’hui les ignorer sauf si on participe soi-même de près ou de loin à ce trafic ! Aujourd’hui près de 600 orangs-outans seraient détenus illégalement en Thaïlande par des particuliers ou des ‘zoos’ selon Jim Cronin, directeur du Monkey World. Rien que durant cet été, 38 individus ont été exportés illégalement de la Thaïlande vers le Cambodge. D’autres petits clandestins attendent depuis des mois au zoo de Lopburi que le gouvernement décide de leur sort mais ce dernier, malgré la tenue prochaine de la conférence de la Cites, ne semble pas vouloir faire bonne figure en luttant enfin contre ce trafic et l’utilisation abusive des grands singes. Bien que stoppés au Safari World Park, les matchs de boxe entre orangs-outans continuent à travers la Thaïlande (mais aussi en Indonésie !). L’association BOS appelle à une mobilisation générale et au boycott de la Thaïlande, destination touristique majeure, tant que les orangs-outans ne seront pas rapatriés vers un endroit décent, dans leur pays d’origine.
En attendant, le futur de ces 103 orangs-outans du Safari Park reste incertain et même s’il sont enfin rapatriés vers Bornéo, que deviendront-ils ? A ce jour, aucune solution à long terme n’est satisfaisante, la réhabilitation et la réintroduction de grands singes dans leur environnement d’origine ayant montré leurs limites.
Emmanuelle Grundmann