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Brochette de crevettes à la mangue en carapace de sésame, sashimi de crevettes, curry vert de crevettes aux trois poivrons.... Les cartes des restaurants européens, japonais et américains s’arrachent ce petit crustacée rose, très en vogue, sans se douter que derrière sa chair tendre et savoureuse se cache un véritable drame écologique. Victime de ce succès caparaçonné : la mangrove, une forêt unique, présente sur toute la ceinture tropicale, ayant perdu plus de la moitié de sa superficie ces 5 dernières décennies. Un chiffre alarmant qui reflète une réalité encore plus inquiétante.
Nous sommes à Bornéo, sur le fleuve Mahakam, l’un des plus imposants de cette île aux proportions éléphantesques. Accoudés au bastingage du bateau traditionnel en bois azuré nous dépassons la ville de Samarinda pour nous engouffrer dans le delta et les méandres de la forêt inondée. C’est marée haute et seule la canopée de la mangrove émerge, myriade de feuilles cuirassées et luisantes, à l’éclat salin. Ici et là quelques Honk sonores d’une poignée de nasiques esseulés que nous n’arrivons pas à apercevoir. Un groupe de hérons s’envole dans un lourd bruissement de plumes encore humide d’une pêche fructueuse. Vision idyllique d’un paradis en sursis.
Quelques centilitres de gazole plus loin, notre bonne humeur naturaliste est rattrapée par une réalité loin d’une quelconque harmonie homme-nature idéalisée. C’est une forêt de dépouilles décharnées qui s’offre à nos yeux. Etendue de squelettes brûlés par le sel, abandonnés de toute vie. Même le martin-pêcheur en quête de poisson hésite à se poser sur les quelques branches mortes surplombant une kyrielle de bassins délabrés. L’ancienne ferme à crevette a été désertée suite à une épidémie de tâche blanche ayant décimé tous ces occupants et ces étendues géométriques volées à la mangrove n’ont plus aucun avenir. « C’est un désastre écologique et humain » note Annabelle Aish de l’Environmental Justice Foundation. « Les fermes à crevettes sont responsables de plus d’un tiers de la disparition de la mangrove, les autres causes étant liées à la pollution des eaux, l’extraction du sel et l’urbanisation hôtelière galopante » continue Annabelle Aish. « Les exploitants n’ont souvent que peu de notions d’aquaculture et au moindre problème épidémiologique, c’est une catastrophe. Leur production anéantie, ils abandonnent tout et vont couper la forêt et installer de nouveaux bassins un peu plus loin laissant derrière eux un écosystème anéanti » Au départ de cette envolée crevetticole, la « blue revolution » lancée en 1980, sensée pourvoir en nourriture ‘marine’ tous ceux qui souffraient de la faim à travers le monde. Mais la cause humanitaire a vite cédé le pas à la culture du profit à court terme.
Aujourd’hui un tiers des crevettes consommées dans le monde proviennent d’élevage, l’Indonésie étant le troisième producteur après la Thailande et la Chine avec plus de 138 000 tonnes produites annuellement. Des étals entiers fleurissent dans nos supermarchés, crues, cuites ou cuisinées. Chez Picards surgelés « Environnement et Social apparaissent en toutes lettres dans le cahier des charges » nous explique Laurent Froget, acheteur produits de la mer pour ce fournisseur en surgelés haut de gamme « et ce sont deux soucis majeurs autant que la traçabilité des produits ou la qualité de l’eau ». Cependant, si Laurent Froget a pu vérifier de visu les conditions environnementales d’installation des fermes à crevettes malgaches, aucun audit n’a jusqu’à lors été effectué en Asie où leur fournisseur est Mitsubishi, une entreprise japonaise.
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Deux décennies se sont écoulées et la mangrove, dévorée par les crevettes révolutionnaires, a obtenue la triste palme d’écosystème le plus menacé de la planète. Cette forêt unique, à la biodiversité étonnante de richesse ne mérite pourtant pas notre indifférence. Unique, elle l’est à multiple titres. Colonisant les côtes, les estuaires et les plateaux coralliens, qui d’autre que cette forêt amphibie peut se vanter de pousser dans un milieu aussi hostile à la frontière entre terre et mer ? Les arbres, des palétuviers dont on dénombre plusieurs dizaines d’espèces ont su contourner les problèmes dus à la forte salinité et aux inondations marines répétitives. Des racines échasses ancrées dans la vase soutiennent les couronnes de branches et une panoplie de pneumatophores, racines ‘respiratoires’ émergeant à la verticale de la vase telles une armée de stalagmites, permet l’absorption de l’oxygène atmosphérique tout en donnant cette vision fantasmagorique de la mangrove à marée basse. L’orgie de sel absorbée est exsudée par des glandes foliaires donnant cet aspect lustré et cristallin aux feuilles. Un embrouillamini racinaire qui fait le bonheur d’une faune tant abondante que variée, allant et venant au gré des marées et y trouvant refuge. A marée basse, la vase grouille de vie, limules en armure, grenouilles véruqueuses, cochons sauvages... Un cortège de crabes violonistes en mal de compagnes va et vient, chacun brandissant sa pince surdimensionnée droite ou gauche, au choix. Un bruit et chacun s’éclipse en un clin d’œil dans son tunnel boueux. Plus loin, ce sont des dizaines de périscopes globuleux qui scrutent l’horizon fangeux. Les périophtalmes sont de sortie ! Ces poissons étranges sont de véritables prodiges de l’évolution, allégorie des premiers pas sur terre de nos ancêtres. Malgré leurs branchies aquatiques, ils sont également à leurs aises sur terre, respirant grâce à des cavités branchiales élargies et hautement vascularisées, fonctionnant comme de petits poumons. Il est fréquent de les voir grimper aux arbres en s’aidant de leurs nageoires pectorales très musclées et côtoyer la gente aviaire. Si à marée haute poissons et crustacées sont à leurs aises dans l’imbroglio racinaire sous-marin, en compagnie des dauphins, dugongs, loutres et serpents cerbères, en revanche, la marée basse fait le bonheur des prédateurs en tous genres. Le crocodile en habit de cuirasse est tapis, invisible dans la vase à l’affût d’un macaque crabier imprudent venant se délecter de quelques crabes. Plus loin, c’est un varan immobile qui guette un potentiel repas. Aujourd’hui, ce sera une aigrette imprudente qui remplira son estomac. Si la mangrove offre un refuge à de nombreux résidents, petits et gros, elle est aussi un lieu de passage pour une foule de visiteurs ailés, sur la route migratoire ou en quête d’un nid pour élever sa couvée : pélicans, milans sacrés, hérons, pluviers, chevaliers guignette ou hirondelles du Pacifique.
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19 heures, le ciel a revêtu son manteau nocturne. Du pont du bateau, nous apercevons quelques scintillements verdâtres, dans les palétuviers. Bientôt c’est une guirlande entière qui clignote en rythme. Des lucioles. Malheureusement, petit à petit, ces insectes rutilants de luciférase qui se nourrissent exclusivement des feuilles de quelques espèces de palétuviers disparaissent eux aussi, faute de mangrove. En Indonésie 33,8 millions d’hectares de zones humides essentiellement de la mangrove ont disparus en 2002 et le gouvernement a récemment annoncé que 806 000 hectares supplémentaires de mangrove soit 25% de la totalité de la mangrove du pays étaient disponibles pour une reconversion en ferme à crevettes. Ceci malgré les recommandations de la convention de RAMSAR qui a mis en évidence l’importance de ces écosytèmes tant sur le plan environnemental que social. Malheureusement les économistes n’étaient pas de cet avis et ils n’ont vu dans la mangrove qu’une terre sans utilité et sans valeur et qu’il fallait reconvertir à tout prix. Or un hectare de mangrove produit entre 1,1 et 11,8 tonnes de poissons et crustacées, soit une productivité supérieure à celle, pourtant déjà record, des récifs coralliens. Une production dont dépend près d’un milliard de personnes dans le monde n’ayant que le fruit de leur pêche comme source de protéine. Et c’est sans compter les autres atouts de cette forêt amphibie. Elle fournit du bois de chauffe, de la nourriture pour les troupeaux et les palmiers nypas que l’on rencontre plus en amont des fleuves fournissent fruits, substances médicinales, sucre et alcool. Enfin, cette mangrove forme une barrière anti-érosion sur toutes les côtes tropicales, équatoriales et sub-tropicales régulièrement soumises aux ouragans.
Penaeus monodon n’a pourtant rien d’une guerrière dévastatrice et la crevette tigrée géante batifole même à l’état sauvage dans la mangrove. Les paysans indonésiens les élevaient en petit nombre avec quelques poissons dans leurs rizières pour le marché local selon une tradition vieille de plusieurs siècles. La première nurserie ‘industrielle’ a été ouverte en 1971 dans le sud de Sulawesi et, fort de son succès et des débouchés occasionnés sur le marché mondial une centaine de nouvelles fermes ont vu le jour dans les années 80, avec l’aide et le soutien de la FAO et de l’UNEP à travers le pays. De là, tout s’est emballé et la crevetticulture s’est intensifiée (de pair avec la déforestation de la mangrove), soutenue par la Banque Mondiale, et l’Asian Developping Bank pour atteindre le niveau actuel. Au delà des problèmes environnementaux, les fermes à crevettes posent également de graves problèmes sociaux. Corruption, intimidation, violence voire meurtre vont de pair avec cette aquaculture très profitable à court terme. Les communautés locales, dépendantes des ressources de la mangrove ne peuvent protester lorsque arrive le bulldozer. Certains seront employés dans les fermes, les autres devront émigrer vers d’autres villages. En Indonésie 80% des exportations de crevettes sont aux mains de trois entreprises seulement. Elles ont mis en place un ‘leasing’ pour chaque ferme, qui n’est autre qu’un système d’esclavage déguisé. Le petit exploitant doit fournir les meilleurs rendements mais les prix sont fixés par l’entreprise et aucun écart de production n’est autorisé. Si une épidémie survient, c’est à l’exploitant de payer de sa poche le manque à gagner évalué par l’entreprise. Quelques ‘locataires’ ont bien essayé de se révolter contre ce système mais ils ont fini en prison.
Aujourd’hui personne n’a encore trouvé de système de crevetticulture intégrant totalement le principe de développement durable, sans aucun impact sur la mangrove et il n’y a pas de réelle alternative aux crevettes, à moins bien sûr de ne plus en consommer.
Le sort de la mangrove est aujourd’hui dans nos assiettes, en espérant qu’il ne soit pas déjà trop tard.
Retrouver le reportage "Menace sur la mangrove" de Cyril Ruoso (photos) et Emmanuelle Grundmann dans Forêts Magazine n°11 (janv-fev 2005)